Un reliquat du XIXe siècle toujours en fonction sous la campagne de l'Aisne
Dans le silence humide du souterrain de Riqueval, creusé au tournant du XIXe siècle, fonctionne encore aujourd'hui un dispositif de traction que beaucoup croyaient disparu : le toueur. Long de 5 670 mètres, cet ouvrage voulu sous l'Empire conserve une chaîne posée au fond du canal et un bateau-treuil qui halent les convois à une vitesse d'environ 2,5 km/h.
L'histoire de l'ouvrage s'étire sur un siècle de projets et de travaux. Lancé, selon les sources historiques, dès 1769 par l'ingénieur Laurent, le percement n'a véritablement avancé que lorsque Napoléon Ier relança le chantier en février 1801. Neuf années de creusement à la pioche, principalement avec des outils rudimentaires et une main-d'œuvre contrainte — déserteurs et prisonniers de guerre — ont été nécessaires pour percer sous plusieurs villages et à proximité du futur mémorial américain de la Somme.
L'inauguration prit, elle aussi, des allures impériales : le souterrain fut ouvert en avril 1810, et les premières péniches franchirent l'ouvrage en novembre de la même année. Un détail technique essentiel a alors conditionné son usage ultérieur : l'absence de ventilation suffisante a rendu les moteurs à combustion incompatibles avec la traversée, imposant dès l'origine la traction par toueur.
Une mécanique d'appoint alimentée par des reliques du XXe siècle
La machinerie qui permet aux péniches de traverser le souterrain n'est pas récente. La lourde chaîne qui repose au fond du canal pèse environ 96 tonnes. Le toueur, lui, fonctionne grâce à des moteurs électriques datant de 1918 et 1924. Malgré leur âge, ces éléments assurent encore aujourd'hui la traction.
- Longueur du tunnel : 5 670 m
- Poids de la chaîne : 96 tonnes
- Vitesse de halage : ~2,5 km/h
- Moteurs : 1918 et 1924
Le dispositif, lent et singulier, fonctionne comme un pont entre des techniques disparues et la vie fluviale contemporaine. Il illustre une forme d'adaptation locale aux contraintes du terrain et aux limites techniques de l'époque napoléonienne, tout en demeurant un témoignage tangible du patrimoine industriel axonais.
Un avenir dépendant des projets de navigation régionale
Au-delà de la curiosité technique, l'existence du toueur soulève des questions pratiques et prospectives. Le projet du canal Seine-Nord Europe, qui vise à moderniser et densifier les liaisons fluviales dans la région, pourrait remettre en lumière ce type d'ouvrage, soit comme curiosité patrimoniale, soit, plus concrètement, comme élément à prendre en compte dans la planification des voies navigables.
Pour les collectivités et les acteurs de la navigation, la conservation de cet ensemble pose des enjeux : maintenance d'un matériel ancien, sécurité des traversées, et valorisation touristique. Le souterrain de Riqueval, à la croisée de l'histoire militaire, industrielle et fluviale, interpelle ainsi sur la manière dont on préserve et met en valeur les traces matérielles du passé technique.
Une visite qui raconte plusieurs siècles
Au fil des décennies, le souterrain a gardé l'empreinte des hommes qui l'ont percé et de la technologie qui l'a animé. Il conserve, sous la campagne de l'Aisne, la mémoire d'un temps où l'ingénierie devait composer avec des contraintes radicales — ventilation insuffisante, absence de moteurs utilisables, et recours à des moyens humains et mécaniques singuliers.
| Élément | Chiffre / période |
|---|---|
| Longueur du souterrain | 5 670 m |
| Poids de la chaîne | 96 t |
| Vitesse de halage | ~2,5 km/h |
| Moteurs en service | 1918 et 1924 |
Ce que conserve Riqueval n'est pas seulement une curiosité technique ; c'est un fragment d'histoire locale, façonné par des décisions étatiques, des contraintes géographiques et la persistance d'un système de traction particulier. Pour les riverains et les visiteurs, la traversée — lente et régulière — reste une manière concrète de toucher du doigt les strates du temps industriel dans l'Aisne.