Une matinée où tout bascule
Jeudi matin, à l’heure où les habitués de la justice gagnent les bancs des audiences, Dany Leprince, 69 ans, entre sans bruit, chemise bleu clair sous un blouson marine. Dos un peu voûté, mains jointes, il s’installe au premier rang près de son avocat, Me Olivier Morice. À 9 h 03, les cinq magistrats de la Cour de révision prennent place. Le président, Nicolas Bonnal, lance d’une voix ferme :
« L’audience est ouverte, asseyez-vous. »
Quelques minutes plus tard, la bascule se fait sentir. Le président évoque des éléments nouveaux, de nature à faire naître un doute sur la culpabilité de l’accusé. Puis la décision tombe : condamnation annulée. Dans la salle, l’émotion gagne. Les larmes, les mains serrées, et ce geste de l’homme, bras levés, comme pour respirer enfin. L’instant est rare, la portée immense pour la Sarthe où ce drame de 1994 a laissé une empreinte durable.
Deux fondations du dossier ébranlées
La Cour a retenu deux éléments décisifs qui remettent en cause l’édifice bâti lors du procès de 1997 :
- La parole de l’enfant survivante : âgée de deux ans au moment des faits, ses premières indications impliquant son oncle auraient pu être influencées. La proximité de sa nourrice avec un gendarme ayant participé à l’enquête a été pointée, tout comme des résultats médicaux réalisés avant les assises et non communiqués à la juridiction.
- Le témoignage de l’ex-épouse : la Cour s’en prend à la sincérité des pertes de mémoire alléguées par Martine Compoint, qui concernaient surtout ses faits et gestes le soir du drame. Cette version a été scientifiquement mise à mal, fragilisant un pilier du dossier d’accusation.
Ces failles, inconnues du jury d’assises de l’époque, suffisent aujourd’hui à rouvrir le dossier. Plus de trente ans après la nuit qui a endeuillé une famille sarthoise, la justice estime que le doute est revenu au premier plan.
Un homme qui n’a jamais lâché sa ligne
Condamné en 1997 pour le meurtre aggravé de son frère, de sa belle-sœur et de leurs deux filles, l’ancien employé d’atelier de boucherie a toujours nié. Au sortir de l’audience, il savoure un dénouement que d’aucuns n’attendaient plus. Les applaudissements étouffés, les accolades, et cette scène de client-avocat qui se glisse un clin d’œil complice : des images qui racontent le chemin parcouru depuis l’arrestation jusqu’au relâchement du verrou judiciaire.
Ce que dit la Cour : un doute désormais acté
Les magistrats ne tranchent pas l’innocence. Ils actent que des éléments déterminants, ignorés de la cour d’assises au moment de juger, minent la solidité des preuves et réintroduisent le doute. C’est le cœur d’une procédure de révision : vérifier si des données nouvelles, de nature à modifier l’appréciation initiale, appellent un nouveau regard. Ici, la relation entre la nourrice et un enquêteur, les conversations d’adultes potentiellement entendues par l’enfant, et une expertise médicale passée sous le radar pèsent lourd.
Pourquoi cette décision compte en Sarthe
Dans la Sarthe, ce quadruple meurtre a marqué une génération. Pendant des années, l’étiquette a collé au département comme une ombre. L’annonce que la condamnation est annulée ne réécrit pas l’histoire de la nuit du crime ; elle confirme que le récit judiciaire, lui, doit être relu à la lumière d’informations trop longtemps restées en marge. Pour les familles, pour les voisins d’alors, pour les acteurs locaux qui ont vécu l’enquête, la perspective d’un nouveau procès porte une promesse : celle d’un examen au cordeau des éléments, cette fois entièrement portés à la connaissance des juges.
Repères chronologiques
| Période | Événement-clé |
|---|---|
| 1994 | Quadruple meurtre d’une famille dans la Sarthe |
| 1997 | Condamnation de Dany Leprince pour meurtre aggravé |
| 2026 | Annulation de la condamnation par la Cour de révision |
Ce qui attend désormais les parties
La suite est écrite en termes sobres : un nouveau jugement. Il appartiendra à une cour d’assises de reprendre l’ensemble du dossier, à la lumière d’éléments désormais versés au débat contradictoire. L’enjeu est double : rendre une décision basée sur un matériau complet, et refermer – autant que possible – une plaie qui n’a jamais tout à fait cicatrisé.
Dans les couloirs, les mots circulent à voix basse : « doute », « influence », « expertise ». Des termes techniques qui racontent, derrière leur sécheresse, des vies bouleversées et un territoire qui n’a pas oublié. Le droit, lui, dit aujourd’hui une chose simple : lorsque des pièces majeures manquent au puzzle, on remet l’ouvrage sur le métier.