Redonner du sens au temps
Depuis plusieurs années, des physiciens et mathématiciens examinent si l’on peut compléter — voire corriger — le langage mathématique couramment utilisé en physique pour mieux rendre compte de notre expérience du temps. Deux voix de cette réflexion, Flavio Del Santo et Nicolas Gisin, mettent en avant les apports des mathématiques intuitionnistes pour traiter des problèmes conceptuels de la physique classique.
Le constat de départ est sensible : nos vies sont gouvernées par un présent mouvant, un passé fixé et un avenir ouvert. En revanche, certains formalisme physiques — notamment l’interprétation de la relativité comme un « univers-bloc » — traitent le temps comme une dimension figée. De plus, le cadre classique fait souvent appel à des nombres réels, porteurs d’une précision infinie et, selon Gisin, d’une quantité d’information illimitée difficilement conciliable avec une description physique finie.
Que proposent les mathématiques intuitionnistes ?
Les mathématiques intuitionnistes constituent un langage alternatif pour raisonner sur les objets mathématiques lorsque l’on refuse certaines formes du raisonnement classique, notamment le principe du tiers exclu. Appliquées à la physique, elles permettent d’envisager un temps qui « s’écoule » au sens expérientiel et de limiter implicitement les exigences d’information infinie liées aux réels traditionnels.
« Il existe plusieurs langages mathématiques, de la même façon qu’il existe plusieurs langues parlées »,
explique Nicolas Gisin pour souligner que choisir un formalisme, ce n’est pas choisir la vérité ultime de la nature, mais un outil conceptuel qui peut être mieux adapté à certaines questions physiques.
Implications et enjeux
Les conséquences sont à la fois philosophiques et pratiques. Sur le plan conceptuel, un formalisme qui restitue un caractère dynamique au temps questionne l’interprétation déterministe parfois attribuée aux lois classiques — l’idée que tout serait fixé dès l’instant initial. Sur le plan mathématique, limiter l’usage des réels « parfaits » écarte l’hypothèse d’une information infinie requise à l’origine de l’univers.
- Temps ressenti : restauration d’un temps orienté, proche de l’expérience humaine.
- Déterminisme : atténuation du « superdéterminisme » implicite à certains formalisme classiques.
- Information : remise en question de la nécessité d’une infinité d’information portée par les réels.
Un changement de langage plutôt qu’une révolution empirique
Les défenseurs de l’intuitionnisme le présentent comme une autre manière de formuler la physique, susceptible d’éclairer des paradoxes conceptuels sans prétendre remplacer immédiatement les théories expérimentales établies. Comme le rappelle Gisin, c’est comparable au choix d’une langue pour décrire un phénomène : certaines langues rendent plus naturelles certaines nuances.
| Formalisme classique | Approche intuitionniste | |
|---|---|---|
| Temps | Temps « géométrique », figé dans l’univers-bloc | Temps orienté, en cours d’actualisation |
| Information | Usage des réels → précision infinie | Représentations évitant l’exigence d’infini |
| Déterminisme | Fort, proche du superdéterminisme | Ouverture accrue de l’avenir |
La démarche reste en grande partie conceptuelle et méthodologique : elle invite la communauté scientifique à examiner si un autre outillage mathématique pourrait lever des ambiguïtés philosophiques et rendre la théorie plus fidèle à l’expérience humaine du temps. Les travaux de 2019 et 2020 cités par Del Santo constituent des jalons dans ce questionnement, dont les implications méritent désormais d’être évaluées tant sur le plan théorique que sur le plan des prédictions physiques.
Reste à savoir si ce changement de « langue » aboutira à des formulations testables ou s’il restera une reformulation philosophique utile mais non décisive pour l’observation. En attendant, le débat illustre la vitalité d’une réflexion qui relie mathématiques, physique et perception humaine.