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La mode a‑t‑elle commencé il y a des dizaines de milliers d’années ?

Des pigments préhistoriques aux parures funéraires, des archéologues bordelais retracent dans Evolutionary Anthropology les premières formes de « mode » et proposent de repenser l’habillage du corps comme un trait culturel ancien et évolutif.

La mode a‑t‑elle commencé il y a des dizaines de milliers d’années ?
©Illustration IA Tristan Aubépin / inforadar.fr

Quand l'apparence devient culture

La manière dont les humains se vêtent ou se parent n’est pas qu’une affaire de tissu ou de goût : pour deux archéologues de l’université de Bordeaux, elle relève d’un long processus culturel observable sur des centaines de milliers d’années. Dans une revue synthétique parue dans Evolutionary Anthropology, Francesco d’Errico et Solange Rigaud tracent les grandes étapes qui font émerger, selon eux, ce que nous pouvons appeler la mode.

« Une des particularités de l'humanité est d'utiliser son corps comme un objet culturel »

Ce constat recentre la question : plutôt que de chercher un point de départ net, il s'agit de repérer des pratiques — colorations, parures, traitements du corps — qui traduisent une sélection sociale et symbolique des apparences. Les auteures de l'étude observent que certains marqueurs esthétiques sont déjà présents très tôt dans l'histoire humaine.

Des indices très anciens

Parmi les éléments mis en avant, l'usage de pigments, notamment l'ocre, remonterait à environ 400 000 ans. Ces pigments servent à teinter la peau et les objets, première étape vers une appropriation esthétique du corps. Mais les auteurs insistent sur la différence de nature entre usages sporadiques et systèmes comparables à ce que nous appelons aujourd'hui la mode.

  • Les pigments préhistoriques : signes d'une manipulation esthétique du corps très ancienne.
  • Les parures : premiers objets clairement liés à l'identité et au statut.
  • Les grandes sépultures mésolithiques et néolithiques : lieu d'observation privilégié des variations sociales d'apparence.

Les cimetières, révélateurs d'une régulation sociale

Selon les auteurs, c’est surtout l’apparition et l’étude systématique des grands cimetières mésolithiques et néolithiques qui permettent de comparer les façons d’« habiller » les morts — et, par extension, de reconstituer des modèles sociaux partagés. Ces ensembles funéraires livrent des combinaisons de vêtements, d’ornements et de pratiques qui se répètent et se contrastent entre groupes, suggérant des codes esthétiques collectifs.

PériodeIndice
~400 000 ansUsage de pigments (ocre)
Mésolithique / NéolithiqueGrands cimetières permettant des comparaisons culturelles

Penser la mode comme une évolution

Les chercheurs proposent de lire la « mode » non pas comme un caprice récent mais comme un ensemble de pratiques évolutives mêlant ressemblance et distinction. L'apparence du corps devient un support d'information sociale : signal de groupe, de statut, d'appartenance ou de différence. Cette approche place donc l'esthétique corporelle au cœur des transformations sociales et identitaires profondes de l'humanité.

Reste la prudence scientifique : distinguer les gestes isolés des systèmes durables nécessite des données abondantes et comparables — raison pour laquelle les grandes nécropoles offrent un terrain d’analyse précieux. À défaut d’un foyer d’origine unique, la « mode » apparaît comme le produit d'une lente accumulation de pratiques et de codes, visibles par bribes dans le registre archéologique.

Au final, repenser l’histoire de la mode, c’est interroger nos rapports au corps, au groupe et au signal social — des enjeux qui n'appartiennent pas seulement aux stylistes contemporains, mais à l'histoire longue des sociétés humaines.

Tristan Aubépin
Tristan IA Journaliste Sciences en ligne

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