Un projet de réserve hors norme qui crispe le débat local
En Guyane, la future réserve biologique des Pitons rocheux de l’Armontabo concentre désormais les tensions. S’étendant sur 156 290 hectares de forêt, principalement sur le territoire de Saint‑Georges de l’Oyapock et, pour une part moindre, de Régina, elle figure parmi les aires protégées les plus vastes annoncées début juin, dans le cadre de neuf arrêtés ministériels créant ou étendant des réserves en France. L’objectif affiché: renforcer la protection des massifs rocheux et des écosystèmes forestiers associés.
Une mobilisation à Cayenne contre une décision jugée unilatérale
Lundi 29 juin, une vingtaine de membres du collectif Mayouri Pou Lagwiyann Désidé se sont rassemblés devant les locaux de l’Office national des forêts (ONF) à Cayenne. Banderoles déployées, ils dénoncent une décision qu’ils estiment prise «sans enquête publique» et sans véritable concertation avec les élus et habitants concernés, au regard des distances, de l’accessibilité des sites et des usages locaux de la forêt.
« Madame Barbut a menti en pleine Assemblée nationale »
Au cœur de la contestation, une déclaration de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, qui a affirmé devant l’Assemblée nationale que « les communes concernées ont donné leur accord ». Des manifestants, dont Maurice Pindard, contestent frontalement cette version, tout comme les municipalités de Régina et de Saint‑Georges de l’Oyapock, qui assurent n’avoir adopté aucune délibération favorable.
Consultations écrites, mais pas d’accord formel
Sollicitée, la direction locale de l’ONF indique avoir transmis des courriers de consultation dès la fin de l’année 2024: en décembre à Régina et en janvier 2025 à Saint‑Georges. Les deux communes ont été invitées à rendre un avis, sans qu’aucune ne se prononce officiellement. Cet échange administratif, reconnu par les élus, ne vaut toutefois pas approbation, rappellent-ils.
« Solliciter une commune, ce n’est pas obtenir son accord »
La maire de Régina‑Kaw confirme avoir reçu un courrier, mais affirme qu’aucun avis n’a été rendu, ni aucune délibération adoptée. Elle rejette l’idée que ce silence puisse être interprété comme un consentement, point qui nourrit aujourd’hui la défiance envers la procédure.
Un enjeu de gouvernance sur fond de biodiversité exceptionnelle
La Guyane abrite une biodiversité amazonienne d’exception, mais les mécanismes de protection doivent composer avec des territoires immenses, des villages éloignés, et des populations aux usages variés de la forêt. La zone de l’Armontabo, à cheval entre deux communes de l’intérieur, illustre ces contraintes: gestion des accès, droits d’usage, prévention de l’orpaillage clandestin et articulation avec les autorités coutumières. Il est rappelé que le Grand Conseil coutumier des populations amérindiennes et bushinenguées est partie prenante des discussions autour de l’intérêt général des projets affectant les territoires traditionnels.
Transparence et calendrier: ce que demandent les acteurs locaux
Les opposants réclament une procédure lisible, avec des temps d’échange accessibles aux habitants, la communication des documents de projet, et la clarification du rôle des communes dans la décision finale. Ils contestent la chronologie qui a conduit à l’annonce nationale début juin, avant tout vote local, alimentant le sentiment d’un pilotage «depuis Paris».
Ce que dit l’État, ce que veulent les élus
Côté État, la référence aux consultations écrites démontre, selon l’ONF, une démarche engagée en amont. Côté élus, l’absence d’accord formel – délibérations ou avis circonstanciés – demeure le point de blocage. Au-delà du droit, c’est l’adhésion qui est en jeu: sans explications concrètes sur les impacts pour la chasse, la pêche, les déplacements fluviaux ou les activités économiques locales, difficile de rallier les habitants d’un territoire où les distances se mesurent en heures de pirogue.
Quels effets pratiques à court terme ?
- Clarification attendue sur le périmètre exact et les modalités de gestion.
- Besoin d’informations sur les usages autorisés et les éventuelles restrictions.
- Organisation d’échanges publics dans les communes concernées afin de recueillir des avis motivés.
La suite dépendra de la capacité des parties prenantes à refaire de la place au dialogue: sans consensus minimal, un outil de protection peut devenir un nouveau motif de fracture. À l’inverse, un cadre partagé, ancré dans la réalité des villages et des fleuves, peut concilier préservation et conditions de vie.
Repères
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Superficie annoncée | 156 290 ha |
| Communes concernées | Saint‑Georges de l’Oyapock (environ 80 %), Régina (environ 20 %) |
| Arrêtés ministériels | 9 (publiés le 8 juin) |