Un pari industriel à Fos, avec l’Europe en ligne de mire
À Fos-sur-Mer, le groupe sidérurgique familial dirigé par Emma et Antonio Marcegaglia engage ce qu’il présente comme son plus important investissement à ce jour. Le projet: une unité d’acier vert destinée à réinstaller des capacités sur le sol européen, dans une filière que la dirigeante qualifie de stratégique pour l’industrie. En toile de fond, un double objectif: sécuriser des volumes locaux et accélérer la décarbonation d’un secteur clef des chaînes de valeur manufacturières.
« L'acier, c'est de la souveraineté »
Dans un contexte où le Vieux Continent a vu se réduire ses capacités, le groupe mise sur une relance localisée et bas-carbone, en rupture avec les trajectoires de décroissance industrielle observées ces dernières années.
Souveraineté: répondre à la contraction des capacités et aux importations
La dirigeante dresse un constat clair: l’Europe a perdu des moyens de production sidérurgique, à la fois sous l’effet d’une baisse de la demande et d’une pression concurrentielle accrue des importations chinoises. Pour y répondre, le projet de Fos entend créer de nouvelles capacités plutôt que de défendre des actifs en fin de cycle. L’enjeu est autant industriel que géopolitique: restaurer une autonomie sur une matière première qui irrigue la quasi-totalité du manufacturier, de l’automobile aux biens d’équipement.
Cette orientation s’inscrit dans l’esprit d’initiatives européennes destinées à rehausser la part de l’industrie dans le produit intérieur brut. La logique: reconnecter politiques industrielles et trajectoires climatiques, pour que la réindustrialisation se fasse sans surcroît d’émissions.
Décarboner par le four électrique et la ferraille recyclée
Plutôt que d’ériger de nouveaux hauts-fourneaux, Marcegaglia prévoit un four électrique – avec la possibilité d’un second à terme – alimenté majoritairement par de la ferraille recyclée et de l’énergie nucléaire. Le signal envoyé au marché est explicite: combiner circuits de matières secondaires et électricité décarbonée pour faire chuter l’empreinte carbone par tonne d’acier.
La barre est placée très bas en matière d’émissions: l’entreprise vise moins de 0,2 tonne de CO₂ par tonne d’acier. Le différentiel revendiqué avec la filière traditionnelle illustre le saut technologique et énergétique recherché.
| Procédé | Émissions de CO₂ par tonne |
|---|---|
| Four électrique (ferraille, électricité bas-carbone) | < 0,2 t CO₂/t |
| Haut-fourneau conventionnel | ≈ 2 t CO₂/t |
Au-delà des chiffres, le choix technologique traduit une bascule: passer d’une sidérurgie pilotée par les énergies fossiles et le minerai vierge à un modèle centré sur la matière recyclée et une électricité à faible intensité carbone.
Conséquences pour les filières et la compétitivité
Si l’objectif est atteint, les donneurs d’ordre européens – constructeurs, équipementiers, machinistes – disposeraient d’un acier à faible empreinte produit en Europe, susceptible d’améliorer leur bilan carbone amont. Le modèle proposé cherche à réduire la dépendance aux importations exposées à la volatilité des prix, aux contraintes logistiques et aux arbitrages climatiques. Il s’agit aussi d’un signal aux chaînes d’approvisionnement: sécuriser des volumes « verts » devient un levier de compétitivité autant réglementaire que commercial.
- Sécurisation d’un input critique pour l’industrie manufacturière européenne.
- Réduction des émissions amont pour les secteurs clients.
- Alignement avec les objectifs de réindustrialisation et de transition énergétique.
Un test grandeur nature pour la politique industrielle européenne
Le projet de Fos se veut une preuve par l’exemple: reconstituer une base sidérurgique en Europe, mais sous contrainte climatique stricte. Il répond ainsi aux attentes de politiques publiques qui lient souveraineté productive et neutralité carbone. Reste à orchestrer l’écosystème: disponibilité de ferraille de qualité, accès à une électricité décarbonée compétitive et prévisibilité réglementaire. La faisabilité économique dépendra in fine de ces paramètres autant que de la trajectoire de la demande.
« Nous serons pratiquement à zéro émission : moins de 0,2 tonne de CO₂ par tonne d’acier »
En revendiquant la création de nouvelles capacités plutôt qu’une simple modernisation, l’initiative fixe un cap: réinstaller sur le sol européen des moyens sobres, capables de faire face aux importations à la fois sur le prix total rendu et sur le critère carbone. Un mouvement qui, s’il se confirme, rapprocherait l’objectif politique de souveraineté d’une matérialité industrielle tangible.
Ce que les industriels et acheteurs peuvent anticiper
Pour les directions achats et RSE, la perspective de volumes d’acier bas-carbone produits en Europe ouvre des arbitrages nouveaux: contractualiser à long terme, valoriser l’empreinte individuelle des lots, intégrer des critères d’origine et de méthode de production. Pour la filière, l’industrialisation à Fos jouera le rôle de laboratoire: tester la compétitivité-coût d’un acier quasi décarboné face aux importations, sous contrainte de qualité et de service.
La suite dépendra de la capacité à exécuter industriellement et à agréger autour du site un réseau de fournisseurs et de clients prêts à s’engager sur la durée. Si la dynamique se confirme, elle pourrait contribuer à refermer une partie du déficit de capacité et à ancrer en Europe une sidérurgie tournée vers la circularité et l’efficacité carbone.