Sur fond de hausses à la pompe, la question refait surface
Sur l’axe littoral ou dans les hauts, les automobilistes de La Réunion scrutent les panneaux de prix. Les récentes tensions au Moyen-Orient ont à nouveau tendu le marché des carburants, ravivant une interrogation récurrente sous nos latitudes sucrières : pourquoi l’île ne met-elle pas à disposition du bioéthanol, cet alcool issu de matières végétales comme la canne à sucre ?
À première vue, le décor semble idéal : champs de canne, distilleries, retours d’expérience. Pourtant, aucune pompe E85 n’est proposée au public. La réponse tient en une équation faite de contraintes techniques, d’arbitrages économiques et d’un goulot sur la matière première, la mélasse, qui se raréfie.
Un savoir-faire déjà éprouvé, mais pas aux normes auto
La distillation locale sait produire de l’alcool. Elle l’a même déjà orienté, ponctuellement, vers l’énergie. À Saint-Pierre, l’industriel Albioma a, par le passé, fait tourner une turbine à combustion avec un bioéthanol fourni depuis l’île. Mais cet alcool n’était pas calibré pour les réservoirs des particuliers.
« Techniquement, c'est possible », avance Teddy Boyer, directeur général de la Distillerie Rivière du Mât et président de La Réunion des Rhums. « Il faudrait rajouter une étape de déshydratation de l'alcool et réaliser des investissements complémentaires pour obtenir un produit compatible avec les moteurs. »
Autrement dit, pour remplir les cuves des stations, la filière devrait financer du matériel spécifique afin d’atteindre un carburant répondant aux normes automobiles. Une marche technique franchissable, mais qui suppose des dépenses lourdes en amont, sans certitude de volume derrière.
La mélasse, nerf de la guerre… et priorité au rhum
Le second verrou se situe au champ et au bas des colonnes de distillation. Les récoltes de canne fléchissent ces dernières années, et la mélasse – sous-produit indispensable pour fabriquer du bioéthanol – est déjà très demandée.
Dans ce contexte, l’arbitrage industriel s’impose : la valorisation actuelle privilégie la production de rhum. Résultat logique, dès 2020, la production de bioéthanol réunionnais à destination d’Albioma s’est quasiment éteinte, faute de volumes suffisants de matière première. La piste d’un approvisionnement local en carburant de substitution s’est donc refermée, au moins temporairement.
Pourquoi le marché ne décolle pas
Au-delà des contraintes d’usine, il y a la question du modèle économique. Une conversion vers un bioéthanol répondant aux normes pour l’automobile impliquerait :
- des investissements industriels additionnels pour déshydrater l’alcool ;
- une sécurisation des volumes de mélasse, aujourd’hui insuffisants ;
- la mise en place d’une logistique de distribution jusqu’aux stations, qui n’existe pas à ce stade.
Sans garantie sur l’approvisionnement et la demande, la rentabilité de la filière n’est pas au rendez-vous. L’idée tient donc pour l’heure davantage du potentiel que d’une réalité commerciale.
Ce que l’on sait, ce qu’il reste à décider
| Point clé | État des lieux |
|---|---|
| Faisabilité technique | Oui, mais nécessite une étape de déshydratation et des investissements dédiés |
| Matière première | Mélasse insuffisante, priorité donnée au rhum |
| Expériences passées | Approvisionnement d’une turbine Albioma à Saint-Pierre, aujourd’hui quasi interrompu |
| Distribution au public | Pas de bioéthanol en station à ce jour |
Au carrefour de l’économie sucrière et de l’énergie, le bioéthanol reste une piste que les industriels connaissent, mais que les équations de coûts et de matières premières empêchent de déployer. La route vers une offre en station nécessiterait de mobiliser des capitaux, de sécuriser des volumes, et d’aligner une chaîne logistique dédiée. Tant que ces leviers ne sont pas enclenchés, l’automobiliste réunionnais ne verra pas cette alternative au pistolet.
Une fenêtre étroite, mais un débat ouvert
Dans une île où le budget transport pèse lourd, l’attrait pour un carburant issu de la canne est évident. Reste que la réalité industrielle s’impose : sans rentabilité et sans matière première, la filière ne décolle pas. Les acteurs du sucre et des spiritueux, priés de faire plus avec moins, ont fait leur choix ; les infrastructures de bioéthanol patientent en coulisses.
Le débat n’est pas clos pour autant. Si la dynamique des récoltes s’inversait, si des investissements dédiés étaient engagés, la porte pourrait se rouvrir. En attendant, le sujet demeure un marqueur des dilemmes énergétiques locaux : valoriser nos ressources, sans fragiliser des filières historiques, et sans promettre plus que ce que le terrain peut fournir.