Reprendre la perspective face à l'urgence de l'instant
Dans un point de vue publié ce matin, le sociologue Michel Wieviorka tire la sonnette d'alarme : la vie politique contemporaine, saisie par la vitesse des communications et l'obsession de l'actualité, se prive volontairement d'une réflexion à moyen et long terme dont auraient besoin la défense, l'industrie et les politiques environnementales.
Selon lui, les mutations géopolitiques — de la guerre en Ukraine aux tensions sino‑américaines et aux affrontements au Proche‑Orient — redessinent durablement les conditions d'action de la France et de l'Europe. Dans ce contexte, il juge insuffisants les formats actuels d'éclairage stratégique et plaide pour une réhabilitation de la planification régalienne.
« Avec les nouvelles technologies de communication, les réseaux sociaux, Internet, nous acceptons depuis bientôt un demi‑siècle une sorte de double compression, de l'espace et du temps. »
Il rappelle que la Défense a déjà des instruments prospectifs — le Plan Prospectif à 30 ans (PP30) est cité en exemple — mais estime que la perception de l'opinion et l'acceptation d'investissements massifs imposent d'étendre ces horizons à d'autres domaines, notamment la réindustrialisation mise en exergue par le rapport Draghi, et les enjeux climatiques.
Conséquences pour l'action publique
La thèse de Wieviorka a trois implications concrètes pour l'exercice gouvernemental :
- Rétablir des instruments de prospective et de planification de portée nationale, indépendants des calendriers médiatiques.
- Intégrer la contrainte géopolitique nouvelle dans les scénarios industriels et militaires à moyen terme.
- Mobiliser l'opinion sur des décisions à long terme, en dépassant l'irrésistible attraction du court terme.
Ces recommandations interrogent la mécanique politique actuelle : comment concilier des décisions structurantes avec une vie publique dominée par l'instantané et par les cycles électoraux ? Elles posent également la question des institutions chargées d'assumer cette prospective et de leur place face à l'exécutif et aux acteurs économiques.
Un appel aux institutions et à l'opinion
La réflexion de Wieviorka ne se contente pas d'un constat : elle invite à repenser l'architecture du conseil et de l'expertise publics. Il oppose notamment les approches contemporaines de France‑Stratégie et du Haut‑commissariat à la Stratégie et au Plan aux travaux plus structurés du Commissariat général au Plan, dissous en 2006.
Reprendre le fil de la planification suppose aussi de convaincre une opinion publique qui, selon lui, commence à mesurer l'enjeu — la perception des risques et la disponibilité à financer des choix lourds croissent face à des crises perçues comme durables. C'est un chantier politique autant qu'administratif : il demande ambition, pédagogie et, surtout, une capacité à s'affranchir de la tyrannie de l'instant.
| Domaine | Exemple d'action à long terme |
|---|---|
| Défense | Scénarios militaires réalistes à 10‑30 ans (PP30) |
| Réindustrialisation | Politiques industrielles soutenues et planifiées (rapport Draghi) |
| Environnement | Stratégies d'adaptation et de transition sur plusieurs décennies |
À l'heure où les cartes internationales sont rebattues, le défi est de taille : réconcilier la temporalité démocratique et médiatique avec la exigence de décisions préparées et durables. L'alerte de Michel Wieviorka fixe une ligne de vigilance à laquelle gouvernants, experts et citoyens sont désormais confrontés.